Angela par Eduardo Manet

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Je connais Angela Mejias depuis une vingtaine d’années. J’ai suivi toutes ses expositions au cours de ces années. Je connaissais, à l’avance, les projets de ses livres. Et aussi le parcours de ses voyages. Je savais donc qu’Angela Méjias est une photographe qui travaillait « sur le terrain » dans le sens littéral du mot.

Elle a commencé sa carrière comme photographe pour le compte du CNRS et l’INRF sur la faune et la flore du Djurdjura et par la suite dans un journal en Algérie.
Une femme photographe en Algérie ? Quel paradoxe ! Quel pari insolent !

Je rappelle qu’Angela Méjias est née en Extremadura une des régions les plus arides d’Espagne. Paysages forts où habitent une population habituée à vivre « à la dure ». C’est dire qu’Angela Mejias n’accepte jamais un « non » pour réponse. Elle insistera, elle résistera, elle persistera jusqu’à l’épuisement pour obtenir quelque chose qui la tient à cœur. Et tout le monde autour d’elle finira par baisser les bras et dire :
« Oui, Angela. Fais comme tu veux. »

Quels sont les thèmes qui passionnent Angela Mejias ?

La réalité sociale d’un pays, la vie communautaire d’une tribu d’indiens, l’existence misérable des enfants abandonnés par le sort. C’est ainsi. Point à la ligne.
On est loin du cling-cling mondain ou du monde sophistiqué de « la mode ». Pas des mannequins anorexiques pour Méjias. Les visages que son appareil de photo nous transmet sont des visages qui exhibent, impudiquement, le passage du temps, les ravages de la maladie, les regards sans espoirs ou des yeux humbles qui ont accepté, parce qu’ainsi sont les choses, « l’art de la résignation ».

Quand j’ai rencontré Angela Méjias, elle était une fanatique, comme tous les grands photographes, de la pellicule traditionnelle et surtout, du noir et blanc. C’est l’école de quelques artistes mythiques comme Diana Arbus et Henri Cartier-Bresson qui ont été capables d’élever le niveau de ce « métier » de photographe que les snobs de la culture n’admettaient pas dans le cercle fermé de musées, et galeries…
Un « métier » qui, comme tant d’autres, a été surpris, malmené, bouleversé, secoué et mis en danger par cette révolution technologique qui avance par tout au pas de charge.

Il y a dix ans, Angela Mejias jurait haut et fort: « Je n’abandonnerai jamais le noir et blanc ni la pellicule comme support de mon travail. »
Hélas, même la fille « testadura » d’Extremadura a été obligée de baisser la tête et d’apprendre les éléments indispensables de la nouvelle technologie.
Cela n’a pas été facile. Mais, je l’ai déjà dit, Angela Mejias travaille « sur le terrain ». Elle a les pieds sur terre et comprend, quand la réalité s’impose, qu’il est temps de changer pour pouvoir aller en avant.
C’est ainsi que le « numérique » est entré dans la vie quotidienne de notre photographe adepte à la pellicule. À la bonne heure. Car là, où il le fallait deux dizaines de rouleaux pour faire un reportage, la nouvelle technique lui permet le luxe de photographier dix fois, cent fois, mille fois une manif dans les rues de Bayonne où un village indien sur les montagnes du Pérou.
Soyons sincères : plus vous faites de photos plus vous aurez la chance de capter quelques images agréables ou exceptionnelles.

Angela Mejias est un photographe d’instinct. Une autodidacte un peu -osons le dire- « anarchiste ». Elle refuse l’ordre, les chemins tracés, les mots convenus et convenables. Elle n’a jamais été politiquement correcte et, à mon avis, elle ne le sera jamais. Comme disent les Espagnols : « genio y figura hasta la sepultura »

Mejias ne deviendra jamais un « ange » et c’est tant mieux pour nous passionnés de la photo en général et du travail d’Angela en particulier. Mejias a vécu des « étapes » différentes. Il y a eu l’Algérie, l’Afghanistan plus tard le Mexique, le Paraguay, le Pérou, Nicaragua et le leurre de « la révolution sandiniste ». Et toujours, en toute occasion, le Pays Basque. Ses fêtes, ses personnages, ses manifs dans les rues.
Plus récemment il y a eu le Québec, les forêts près de Montréal, le fleuve Saint Laurent. Et, oh surprise, il y a eu aussi New York.

Quand j’ai rencontré Angela Mejias, elle était victime d’une maladie insidieuse généralisée parmi les gens « de gauche » en France : l’antiaméricanisme viscéral, le mépris (prétentieux à mon avis) de « tout ce qui vient du Nord ».

Les Etats-Unis est un pays pourri. Un point. C’est tout. Confondre les USA avec un président déterminé, Georges W. Bush, par exemple, est une erreur grossière qui contient une dose de fanatisme assez ringard. Quel est le secret de « la force » des Etats-Unis ? Non pas Wall Street, très décati depuis un certain temps, ni le pouvoir atomique, ni la menace constante de sa puissante armée incapable, pour le moment, de vaincre les talibans en Afghanistan.

Non. La « force » des Etats-Unis réside dans ses facultés d’intégrer et de reconstruire. Intégrer les nombreuses vagues d’immigration qui arrivent depuis deux siècles, du monde entier : Irlandais, Italiens, Chinois, Mexicains, Cubains, Portoricains, Juifs de l’Europe centrale.

Reconstruire une ville entière s’il le faut ou une partie de la ville quand c’est nécessaire.

En 1985 j’avais fait une mise en scène à New York et j’habitais une « zone dangereuse » : à deux pas de Times Square. Après vingt-trois heures, la « place centrale » était entre les mains de prostituées, maquereaux, drogués, trafiquants de toutes sortes. Pour me « protéger » je mettais des lunettes noires le soir et je faisais semblant d’être « high » à mort, soit : « dangereux à mon tour ».

Cinq ans plus tard, grâce à la décision d’un Maire combatif, Times Square était le monde de Mickey Mouse. Et des policiers à cheval étaient vos anges gardiens.

Les Etats-Unis. Le pays où on lynchait un noir pour le simple délit d’être noir, le pays où les plus grandes artistes de « couleur » de Billie Holiday à Ella Fitzgerald, de « Duke » Ellington à Miles Davis n’avaient pas le droit de loger dans un hôtel « pour blancs » et devaient prendre la porte de service pour aller sur scène dans les cabarets de Broadway ou Las Vegas.
Usa : le pays qui a élu un président jeune, beau, couleur café au lait avec une très belle femme noire et des fillettes couleur chocolat. Qui dit mieux ?
« New York ? La ville du cœur pour les Yankees ? Je ne mettrai jamais les pieds dans cette ville porcherie. » Paroles d’Angela Mejias il y a eu une dizaine d’années.
Puis. Oh, surprise, la chica d’Extremadura non seulement fait « un saut » à New York. Elle rapporte pour le bonheur de ses amis et admirateurs les images les plus singulières de la ville « qui ne dort jamais ».
Le pont de Brooklyn vu de loin, vu « d’en bas », pris en otage par la photographe qui le traverse à pied.
Le Chinatown de New York, l’arc qui symbolise le quartier « bohème » que le monde entier connaît à travers le cinéma.
Un New York tout à fait à la mesure d’Angela Mejias, une ville peuplée de gens, une cité où s’assemblent toutes les races du monde, une variété surprenante de « couleurs de peau ». Du rouge au jaune, du rose au blanc, de la cannelle au « black de jais ».

Avec Angela Mejias, nous allons de surprise en surprise car sa curiosité est telle que rien ne l’arrête.

Puis-je me permettre d’avancer un « secret » ?
Récemment, dans le Morvan, en compagnie d’un ami, Angela Mejias à découvert l’immensité du ciel à travers un télescope. La lune, Andromède,Saturne, Venus et ses milliers de compagnes…
Grâce à la technique de l’ordinateur et le mélange appareil photo et télescope, Angela Mejias se lance, tête en avant, en ce qui s’annonce comme une fabuleuse aventure : nous faire cadeau du ciel vu de la Terre.

Si vous ne connaissez pas encore le travail d’Angela Mejias prenez le train en marche et sautez sur l’occasion de découvrir, je le dis en toute sincérité, une artiste de qualité pour qui la photo n’est pas un métier mais un mode de vie.

Paris, le 12 Juillet 2010
Eduardo Manet, Ecrivain